Prison: dénoncer les conditions de détention à travers le monde

Projet de recherche, financement RCDAV 2017–2019
Haute école d’art et de design – Genève

Prison, un workshop transdisciplinaire face à une «cause» perdue

Les prisons, de par le monde, sont les lieux de toutes les inégalités humaines. Les conditions de détention, souvent effroyables, n’émeuvent que trop peu la société civile. Les étudiants de design et d’arts visuel, réfléchissent aux moyens de communiquer sur une cause qui semble bel et bien perdue d’avance.

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Workshop transdisciplinaire de recherche master Espace et communication (design) & Workmaster (arts visuels)
avec Ruedi Baur, Caroline Bernard, Damien Guichard, Heder Neves
29 octobre – 2 novembre 2018, HEAD – Genève

Les prisons sont des systèmes asymétriques violents mal connus que les citoyens pensent souvent indispensables. Ce workshop proposait d’investir dans le même temps, l’espace urbain et les réseaux sociaux en tentant de déclencher des buzz engagés. Ce workshop est réalisé en collaboration avec Prison Insider dont la mission internationale est de faire état de la situation des prisons et des prisonniers dans le monde.

La viralité n’est pas l’apanage d’une discipline ; ainsi la collaboration entre des designers et des artistes permet de nous défaire des réflexes métier au bénéfice d’une approche plus performative et ouverte. Les formes communicationnelles à inventer sont toujours des entre-deux. Les pratiques du design d’espace ou encore du graphisme sont ainsi rejoués par le prisme de l’art visuel et réciproquement.

Pendant ces deux années de recherche, l’inscription dans la pédagogie était pour nous nécessaire. Les usages des réseaux sociaux sont générationnels, ainsi les étudiants sont connectés aux réseaux sociaux de façon spécifique. Facebook n’est, par exemple, pas leur plateforme de prédilection, ils sont plus présents sur Instagram ou d’autres outils de messagerie. C’est une chance pour une équipe de recherche de travailler avec eux, car, digital native, les étudiants ont ainsi acquis des compétences en la matière depuis leur plus jeune âge. Dans le même temps, les étudiants, étant connectés sur ces plateformes par le prisme de leur vie privée, ne pensent pas nécessairement leur métier à travers elles. De telles expériences pédagogiques leur permettent de comprendre comment articuler leur pratique avec les enjeux communicationnels des réseaux sociaux.

Ruedi Baur et Vera Baur, la prison de Montluc

Ruedi Baur, graphiste engagé et professeur à la HEAD – Genève, s’est plusieurs fois confronté à l’âpreté du thème de la prison. Son projet à la prison de Montluc est exemplaire d’une sensibilisation du public qui amorce un débat ouvert et sans jugement.

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Pour ce workshop, notre équipe de recherche était l’invitée de Ruedi Baur, qui dans le cadre de son enseignement à la HEAD – Genève propose aux étudiants de penser un design civique. Lui-même engagé dans sa pratique personnelle, il collabore régulièrement avec Prison Insider. Son projet sur la prison de Montluc, réalisé avec la sociologue Vera Baur, est exemplaire d’un design porté sur les questions de société et dédié à la sensibilisation et au questionnement du public.

Ouverte en 1921, la prison militaire de Montluc est utilisée par le régime de Vichy de 1940 à 1943. Elle est ensuite réquisitionnée par l’occupant nazi à partir de janvier 1943 à la fin août 1944. La prison devient alors le centre névralgique des exécutions et le premier pas vers la déportation dans toute la région lyonnaise. Dix mille hommes, femmes et enfants furent ainsi internés durant l’occupation allemande, notamment les enfants d’Izieu, Jean Moulin ou encore Marc Bloch. Le mémorial national de la prison de Montluc a ouvert en 2010 et rend hommage aux victimes de la Seconde guerre mondiale.

Lors d’une résidence artistique, sur l’invitation de l’association Les ouvriers qualifiés et le Mémorial National de la Prison de Montluc, Ruedi Baur et Vera Baur de l’association Civic City ont rassemblé et écrit 1500 questions sur l’histoire et le devenir du site de la Prison de Montluc. Ces questions ont été calligraphiées par Afrouz Razavi et Eddy Terki sur des petits supports en bois qui ont été installés à l’occasion des Journées européennes du patrimoine dans l’espace de la prison. Ces interrogations revisitent les couches mémorielles de cette prison militaire et civile. Ainsi, ces questions apostrophent le public mais les réponses restent en latence dans l’immensité de ce lieu de mémoire. Chaque fait historique n’est pas décrit par une affirmation sentencieuse mais par le prisme d’une interpellation – rouvrant les possibles du passé, comme s’il était encore possible de le changer : « Y furent détenus également des militaires refusant la mobilisation ? » « Qui aurait tiré ? » « Quelles armes ont été utilisées ? » Les petites pancartes sont autant de phylactères qui accompagne le marcheur penseur dans sa déambulation.

Dans le cadre de notre recherche, cette installation témoigne sans le vouloir, d’une dynamique que nous retrouvons sur les réseaux sociaux : la force de la question ouverte. En effet, si un message doit présenter des qualités conversationnelles, le plus simple encore est de poser une question. Sur les réseaux sociaux, la forme interrogative est la quasi-assurance d’entrer en dialogue avec les Internautes. Lors de notre collaboration avec des groupes de Gilets jaunes, la question, rédigée entre autres, sur un Post-it jaune, est devenue un élément central de concertation citoyenne. 

La prison, un thème revêche

Considérée comme nécessaire, la prison n’est, en soi, pas un thème porteur de viralité. Il est difficile d’aborder cette thématique avec les mêmes perspectives que par exemple un sujet d’actualité plus enclin à toucher les sensibilités.

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Au moment du workshop à l’automne 2018, le thème de la prison ne bénéficiait pas d’un #metoo fédérateur en train de bouleverser les consciences sur le féminisme et les violences faites aux femmes. La prison est un thème difficile, peu enclin à susciter un buzz citoyen unanime et consensuel. Nous avons rencontré les mêmes difficultés que pour notre projet avec la communauté rrom, le sujet sibyllin tant au niveau politique que social est plombé par les préjugés . La société civile pense, que pour le bien commun, la prison est un mal nécessaire, le seul rempart contre la criminalité. Dénoncer les conditions désastreuses de détention des prisonniers ou encore le déni de leurs droits n’est pas aisé, puisque tout à chacun considère que leurs sorts sont bien mérités.

Les expériences réalisées dans ce workshop, bien qu’intéressantes, n’ont pas eu le retentissement de Café cunni. Les équipes constituées étaient certes plus petites, mais malgré des tentatives courageuses, il faut reconnaître qu’un tel débat en dehors de toute actualité brulante, trouve plus difficilement son inscription dans le flux des réseaux sociaux. Nous l’avons vu dans notre expérience du buzz pour le buzz. La vidéo de la patiente errante déclenche de l’empathie à l’image de la photographie de l’enfant Aylan. Aussi, l’internaute parvient à se mobiliser pour relayer l’information. Il ne faut pas confondre ici avec la mécanique sensationnaliste d’une certaine presse, l’Internaute ne partage que ce qu’il comprend, et dans le flux, son attention ne se fixe que sur ce qu’il reconnaît.

Cela pose la question de comment sensibiliser les usagers des réseaux sociaux sans qu’aucune forme de projection personnelle ne soit réellement possible ? Dans le cas du mouvement #metoo, la moitié de l’humanité est féminine, cela génère d’immenses volumes de partages potentiels. Pour la prison, même les familles de prisonniers sont de fait sur la réserve pour défendre leurs proches incarcérés, ne souhaitant pas en faire étalage. Les institutions comme Prison Insider existent fort heureusement, mais une somme d’individus qui acceptent d’endosser le rôle de porte-drapeau, seul gage d’une certaine diffusion des messages, ne semble pas exister en l’état. Les deux expériences que nous retenons de ce workshop, préfigurent justement la possibilité de fédérer des communautés, les faisant émerger par des approches inédites.

Prisoners are designers, les designers comme interlocuteurs

Le projet Prisoners are designers imagine que la communauté des prisonniers s’adresse à la communauté des designers, à travers les savoir-faire acquis pendant leur détention.

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Le projet « Prisoners are Designers » s’intéresse au savoir-faire des prisonniers. Durant leur détention, ces derniers produisent des objets avec peu de moyens et dans la clandestinité.

Afin d’améliorer leurs conditions de détention, les détenus n’ont d’autres choix que d’inventer de nouvelles façons de fabriquer. Les objets réalisés témoignent également de la grande précarité en prison. En suivant ainsi ce fil, les étudiants ont cherché à comprendre les processus inhérents à ce « design en conditions de détention » afin d’imaginer des nouvelles méthodologies de création.

À terme, ils ont imaginé créer des ateliers impliquant des anciens détenus, des personnes engagées dans le milieu carcéral et des designers afin d’échanger sur ce « design en conditions de détention ». Ainsi, les anciens détenus, invités en tant qu’experts, témoigneraient de ces méthodes de création peu connues, et transmettraient leurs compétences. Cet échange de savoir-faire permettrait d’ouvrir des discussions sur les conditions d’incarcération.

Alors qu’il semble impossible de fédérer le public sur les problématiques de la prison, cette hypothèse a le mérite d’imaginer la création d’une communauté cible : celle des designers. Des designers à l’écoute de prisonniers, par le prisme d’une expertise en design jusqu’alors non identifié par eux. Les designers ne seraient pas dans cette proposition des mieux-sachants, mais des apprenants. Ainsi, fondé sur une certaine horizontalité des savoirs, ce projet crée une voie : celle des prisonniers qui parlent à la communauté des designers et par cette entremise du design, ils parviennent à dénoncer leurs conditions de détention.

#9m2, occuper un hashtag

Le hastag #9m2, est généralement utilisé pour parler de la taille des appartements ou des chambres d’étudiants. L’enjeu dans cette expérience est de « l’occuper », de se l’approprier pour rendre visible des messages dénonçant les conditions de détention dans le monde.

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Dans le monde, les prisons sont généralement des endroits déplorables selon une gradation qui va de l’insalubre au totalement dramatique. Les détenus sont entassés dans des cellules minuscules avec un accès très limité aux objets de premières nécessités. Alors que les normes internationales fixent la limite à trois, les prisonniers peuvent, selon les pays, être quatre, six, ou neuf dans un espace n’excédant pas les neuf mètres-carrés. Aucune intimité n’est possible.

Pour dénoncer cette situation, la proposition consiste en un marquage au sol réalisé partout et dont la photographie est publiée sur les réseaux sociaux. Avec un simple rouleau de scotch de carrossier, les personnes tracent au sol les limites d’une cellule et y inscrivent #9m2 (toujours avec le même rouleau de scotch). Marquage éphémère, ce geste peut être réitéré partout sans aucune difficulté. Une fois photographiée, les images publiées peuvent être tagguées par le nom de la ville, par exemple #geneve, mais également réunies sous l’hashtag fédérateur #9m2.

Il s’agit ici d’occuper l’hashtag #9m2. Contrairement au hashtag #metoo, l’hashtag #9m2 existe déjà, il est plutôt utilisé pour parler de la petitesse des logements dans des villes comme Paris. Neuf mètres carrés est également la taille standard d’une chambre d’étudiant dans de nombreux pays. Ici, l’objectif est d’occuper le terrain, et ainsi de s’approprier cet hashtag afin que justement le référencement de ces images les mélange à l’ensemble des publications existantes. Cela permet ainsi de s’insérer dans un flux déjà préexistant et d’être enfin visible.

Ce projet, facile à mettre en place, va se poursuivre. Le design ici consiste en une suite d’instructions simple, une recette facile qui ne nécessite qu’un rouleau de scotch et un hashtag pour le réaliser. L’idée est de parvenir à avoir des images depuis partout dans le monde, réalisées par des personnes déjà sensibilisées au sujet mais qui accepteraient de multiplier l’opération lors de leur déplacement par exemple. Par la somme de ces images, le message gagnera en visibilité.